« Le juge a cité la convention des droits de l’Homme, soutenant qu’il était de mon devoir d’aider des personnes en danger »

Un très beau reportage sur les anges de la Roya du 13 janvier 2017 de la Republica, grand quotidien italien. Cette fois ci il est en français traduit par Patricia. Un grand merci à elle car c’est un article qui met du baume au coeur et valorise les gestes d’accueil et d’aide qui ont lieu au quotidien dans la vallée de la Roya.  Mais nous savons que cette solidarité existe aussi dans toute la France car les anges ne connaissent pas de frontières. Loués soient les anges !

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France. À la frontière avec l’Italie des centaines d’habitants de quelques communes de la vallée de la Roya bravent la « loi Sarkozy » et cachent chez eux des hommes, des femmes et des enfants qui se dirigent vers le Nord de l’Europe, en donnant nourriture, vêtements et un espoir. « Nous devons faire quelque chose pour eux. L’humanité n’est pas un délit. »

Breil sur Roya (France). Teresa est une jeune institutrice d’origine italienne. Sa première fois eut lieu au printemps dernier. « J’étais en voiture avec mes enfants. J’ai croisé la gendarmerie, peu de temps après j’ai aperçu trois jeunes cachés derrière un arbre. Terrorisés. » J’ai garé la voiture, ouvert la portière. « Vite, montez. Je vous emmène chez moi ». Elle les a accueillis une semaine. « Ils m’appelaient maman, ils avaient 16 ans. » Un mois plus tard, les trois jeunes gens étaient à mille kilomètres. Calais. « Un jour, ils m’ont écrit sur Facebook. De Liverpool. Ils avaient rejoint des parents, ils avaient réussi. » Depuis lors, Teresa a accueilli au moins vingt migrants. En ce moment, elle en cache deux chez elle, un frère et une soeur, érythréens, eux aussi mineurs, entrés en France après avoir débarqué en Italie. Puis il y a Thibault, agriculteur. Il a commencé il y a un an : « Moi aussi je les ai trouvés sur la route, juste après la frontière. Il pleuvait fort. Ils avaient froid et mouraient de faim. Je le savais que c’était un crime, que j’aurais dû les signaler à la police, mais vous, n’auriez-vous pas agi de la sorte ? » Gibi, retraité, fut arrêté vendredi dernier avec trois autres compatriotes : ils risquent 5 années de prison et 35.000 euros d’amende selon la « loi Sarkozy », qui punit qui facilite l’entrée ou la circulation des immigrés irréguliers. « Nous étions en train d’accompagner un groupe vers une station ferroviaire plus sûre, ils ne pouvaient plus rester là où nous les avions déposés. » Josiane, éleveuse, raconte que c’est normal. « Ici, dans la vallée, c’est toujours arrivé : il y a un siècle, nous accueillions les migrants italiens qui allaient travailler à Nice, à Marseille. Une de mes arrièregrands-mères en épousa un. Dans l’après-guerre, ce furent nous, en tant que réfugiés, à être accueillis à Turin. Partisans de l’humanité. Et l’histoire se poursuit. »

Dans la vallée de la Roya pour fuir les contrôles policiers six communes transalpines : Breil, Fontan, Sospel, Briga, Tenda et Saorge (sur la photo). Depuis 2015, des milliers de migrants empruntent la route de ces montagnes pour éviter les contrôles de la police française. À droite, Elisabeth, qui accueille deux réfugiés.

L’histoire de la vallée de la Roya, sur le fleuve qui mène à Vintimille près de la frontière.

Six petites communes françaises, accrochées à la montagne (Tenda, Briga, Saorge, Fontan, Sospel, Breil-sur-Roya) à moins de six mille habitants au total, une enclave âpre et solidaire comme cette terre. Qui, depuis 2015, lors de la reprise des contrôles aux frontières, se moquant de la loi et de la prison possible, accueille dans ses maisons des milliers de personnes. Migrants. Hommes, femmes, surtout des mineurs qui, dans l’attente d’éclaircir leur situation, ne devraient pas quitter le pays européen où ils ont été identifiés – l’Italie -, en revanche, ils franchissent tout de même la frontière à la recherche d’une autre vie. Pour éviter les contrôles stricts le long des passages à l’abri de la mer, ils parcourent à pied la nationale 20 parallèle au fleuve et vont sur les voies du train qui mènent à Cuneo. Après 5 heures de marche, voici la France, les forêts rocheuses des Alpes-Maritimes, mais non loin du col de Tenda et une nouvelle fois du territoire italien, où, parfois, dans leur pérégrination désespérée, ils finissent par erreur, malchance, destin. « Je vais à Paris ». « Londres ». « Stockholm ». Tu rencontres ces jeunes gens à n’importe quelle heure, parcourant la nationale : ils avouent avec une ingénuité désarmante, avec une lumière vitale d’optimisme dans les yeux. Pour les gendarmes, c’est un jeu de les attraper et de les ramener en Ligurie. Mais le jour d’après, les voici de retour marchant vers le Nord, entêtés. Jusqu’à ce que quelqu’un passe, comme Teresa, Thibault, Gibi, Josiane. Quelqu’un qui les cache, les soigne, leur donne à manger, leur donne des vêtements et un nouvel espoir. Pendant une paire de semaines au maximum. D’une certaine manière, ceux de la vallée parviennent à les faire monter dans un train en direction de la capitale. « Et après, on verra ».

Cédric Herrou, qui vit à Breil, est devenu le symbole de la vallée. La semaine dernière, le tribunal de Nice l’a condamné à 8 mois de prison avec sursis. Pour « transport de migrants » qu’il avait aussi accueillis dans sa ferme. « Je continuerai de le faire. C’est-à-dire à faire mon métier : l’agriculteur, celui qui donne à manger aux gens. Sans se soucier de la couleur de la peau ou des papiers ». Le même jour, fut relaxé un professeur universitaire de Nice, Pierre- Alain Mannoni, qui avait, à son tour, donné un passage par la Roya, au-delà de la frontière, à trois jeunes érythréens. « Le juge a cité la convention des droits de l’Homme, soutenant qu’il était de mon devoir d’aider des personnes en danger ». Mais le procureur a fait appel. Quelques heures plus tard, à Sospel, la police a arrêté trois voitures avec, à bord, neuf migrants (une voiture a réussi à passer) : Gibi et Dan, plus deux amis, furent arrêtés. Les étrangers qui étaient avec eux renvoyés en Italie. « Nous fûmes relâchés au terme de 24 heures. Et pendant ce temps-là, quelques jeunes hommes étaient déjà revenus dans le coin ».

Dans cette région, Provence-Alpes-Côte d’Azur – on vote ultra-droite. Mais pas dans la vallée de la Roya et moins que jamais à Saorge, la « rouge ».Les nouvelles des arrestations – et quelques délations, dit-on, parce qu’il y a toujours une brebis galeuse – n’ont atterré personne, au contraire. « Roya citoyenne », association qui distribue de la nourriture et des vêtements aux réfugiés – assurant chaque jour 200 repas à ceux qui sont restés à Vintimille – a commencé de recevoir des aides de toute la France. Et d’autres encore ouvrent les portes de leurs maisons. « Parfois, il arrive que dans une famille tout le monde ne soit pas d’accord. Alors, quand le mari, dans ces moments-là, est absent, l’épouse accueille quelqu’un, et vice- versa. Le conjoint qui rentre n’a jamais le courage de les renvoyer », explique Elisabeth. Qui n’a pas peur de parler ou d’être photographiée. « La politique ne m’intéresse pas, je ne fais partie d’aucun mouvement. Comme les autres, je n’ai pas de solution pour ce qui arrivera demain. Mais je sais que je dois faire quelque chose pour ces jeunes. Maintenant. Et je ne crois vraiment pas violer la loi, au contraire. L’humanité n’est pas un délit ».

De notre envoyé spécial, Massimo Calandri.

Traduction Patricia Tutoy



Categories: actualités, médias, presse

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